Réponse à Sanaa ElAji : la laïcité est UNE solution, pas LA solution

Je me permettrai lors de cet article l’exercice de m’opposer à une amie dont je respecte l’engagement, le militantisme et surtout son remarquable franc-parler, il ne s’agit nullement de donner des leçons ou d’imposer des vérités, mais d’échanger des points de vues et de nous éclaircir mutuellement à travers de l’argumentation, et de l’ouverture d’esprit. N’est ce pas Voltaire qui scandait que de la discussion jaillit la lumière.

Les peuples ont toujours été régis selon des normes émanant de leurs propres cultures, ces modèles de vies provenaient d’une combinaison de consensus et de concessions. Mais au fur et à mesure que des déréglages s’effectuaient rendant le pacte social déséquilibrée en avantageant des minorités vis-à-vis de majorités (parfois le contraire), la recherche d’un nouveau modèle devient une nécessité, car à défaut,  la paix sociale ne pourrait s’établir, et la graine des turbulences sociale trouve terroir. Alors on se laisse polényser par les cultures et civilisations qui nous sont proches en espérant de trouver la recette magique. Du coup, un tour d’analyse de l’ensemble de ces cultures s’impose.

Lorsque Aristide Briand fit voter la loi se séparation de l’église et de l’état en 1905, c’était en continuation d’un long processus qui commence depuis la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 et du régime du concordat instauré par Napoléon en 1801. Le principe est que l’État n’intervient pas dans la religion du citoyen, pas plus que la religion n’intervient dans le fonctionnement de l’État, en ce sens, l’état se devait de faire un inventaire de tous  les biens de l’église, ce qui ne pouvait se passer sans conflits virulents.   Cet épisode de tension va durer jusqu’à l’accord de 1924 entre le pape Pie XI et la république pour la création des associations diocésaines. Cette loi a pu voir le jour après une profonde mutation de la société française durant tout le 19 éme siècle, avec une population française de moins en moins religieuse (loi vigoureusement contesté par les catholiques), avec une assemblée nationale  faite de majorité de progressiste issu pour un bon nombre de l’association nationale des libres penseurs, et surtout après le traumatisme de l’affaire Dreyfus qui a mis la France à genoux devant ses propres contradictions. Pour les français c’était la solution pour le maux qui les rangeaient , et pour ça ils avaient un interlocuteur en face pour lui déléguer la gestion de la chose religieuse qui est l’église. Ladite église qui a son propre budget, ses propres biens, sa propre hiérarchie et organisation qui lui permettait de couvrir plus de 68 000 sanctuaires à travers tous le pays, et qui de plus avaient le droit de recevoir des legs et des donations.

Alors si on constate la difficulté de faire passer une telle loi et la faire accepter par une société qui a élu des progressistes adeptes de la suprématie de la seule pensée qui n’ont pour religion que la raison, comment cela devrait se passer  dans un pays qui vient d’élire le quart de ses élus d’un parti avec une référence religieuse, secondé en deuxième position par un parti conservateur ?  La question de la maturité de la société devrait se poser quant à l’assimilation des principes de la laïcité, et le cout à payer en termes de tiraillement social et bipolarisation de la société devrait être calculé.

Les défenseurs de la laïcité doivent avant tout, trouver les arguments qu’a pu trouver un Jules Ferry, un Ferdinand Buisson, ou un Jean Jaurès  pour se faire élire à l’assemblée. L’adhésion du peuple à leurs idéaux et la seule garantie de son éventuel succès, et pour cela, ils doivent d’abord répondre aux réels défis de réorganisation de la scène cultuelle au Maroc. Si l’état se désengage du champ religieux, à qui sera déléguée la gestion de plus de 40 000 mosquées dans le royaume ? Aux Imams personnes physiques ? À des confréries et Zaouias ? Ou à des associations religieuses, auquel cas il faut reformer la loi sur les associations. Et ces imams qui dépendent du ministère pour un salaire si maigre soit il, et une couverture médicale, qui s’occuperait de leurs verser leurs pension en l’absence d’une organisation globale comme le rôle que joue l’église catholique en Europe ? Sommes-nous prêts à subir une prolifération de Fatwas et d’exégèses  qui vont tomber sous le giron de la sainte liberté du culte et d’expression, ou un messie tel que Khouar Boumediene , le célèbre Mehdi lmountadar de Taourirt a tout a fait le droit de créer sa nouvelle religion et d’exercer ses rituels ? Pouvons-nous faire un inventaire des biens des Zaouias, comme la Boutchichias, la Tijania ou La Derqawia sans que cela ne mène à une grande résistance populaire et politique ?  À qui on va léguer la gestion des Waqfs qui sont des donations et legs octroyés par les ancêtres à la population musulmane qui leur succédera ?  A-t-on l’arsenal juridique nécessaire pour gérer le passage des responsabilités que nous incombe l’Etat religieux aux responsabilités purement civiles, tels que les pensions et assistance sociale pour les personnes âgées dont les enfants n’auront plus l’obligation de s’en occuper, la couverture médicale pour les mères célibataires, les allocations de chômages et allocations familiales pour jeunes couples hors de l’institution du mariage ?  Autant de questions relatant la difficulté de transposer le modèle Français à une réalité marocaine préexistante.

Cependant, la laïcité à la française n’est pas un modèle unique, on pourrait s’inspirer de modèles turcs, modèle ayant été établi par le despotisme d’Ata Turk et qui a aboutit dans un premier temps à la concentration des pouvoirs et des richesses chez l’armée avant que le retour des islamistes au pouvoir ne sauve le pays de la faillite qui le menaçait dans les années 90, ou le modèle indien qui tendait à préserver l’unité du pays tant bien que mal, et que seul une croissance économique vertigineuse a pu calmer les ardeurs, ou peut être une laïcité à l’américaine ou on pourrait usuellement faire référence à dieu sans pour autant subventionner d’écoles religieuses ou de couver une église. On peut aussi essayer des systèmes séculiers comme celui de l’Allemagne ou l’Autriche ou Dieu est référencé dans la constitution  et qui récoltent un impôt ecclésiastique  « Kirchenbeitrag » au profit de l’église tout en instaurant une séparation des églises et de l’Etat. Ou peut être le modèle Britannique (celui que j’affectionne le plus parmi les modèles occidentaux), Monarchie aussi séculière que la monarchie marocaine, ou la reine est à la tète de l’église anglicane, qui n’est pas moins un modèle de tolérance et de modernisme que le modèle français.

Seule une simulation sur ce que devrait vivre la société comme changements ou turbulences sur une période déterminée après l’instauration d’un modèle de laïcité pourrait convaincre ou dissuader. Notre combat, chère Sanaa, est de résister à ceux qui veulent imposer leurs dogmes et leurs doctrines hors concurrence démocratique, et hors argumentation et sans recherche de soutien et d’approbation populaire, de quel bord que ce soit. Et qui essaient par paternalisme intellectuel ou dogmatique d’instaurer des systèmes  non adoptés par une majorité populaire.

Il ne s’agit pas de décréter mais de convaincre,  travailler la mutation de la société à travers la culture,  la connaissance et le partage de décision.

En attendant, il faut respecter le verdict de la majorité, car le jour ou ça basculera, ce serait à cette éventuelle ancienne majorité de respecter le verdict de ceux qui ont pu convaincre

Tel est la loi de la démocratie, qui à ce jour reste le meilleur modèle connu pour instaurer la paix sociale, Ainsi soit il.

NB: Vous trouverez en dessous le lien vers l’excellent article de Sanaa ElAji

http://www.panoramaroc.ma/fr/la-laicite-voila-la-vraie-solution-par-sanaa-el-aji/

Bassim KHABER

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  1. #1 par naouar EL KHADIRI le 15 juillet 2012 - 10 h 57 min

    Merco madame ! vous avez si bien exprimé l’opinion d’une majorité gavée des shows médiatiques des uns et des autres.

  2. #2 par Mohamed Reda Guessous le 15 juillet 2012 - 12 h 43 min

    Voila une vision neutre primant l’esprit démocratqiue, Merci pour l’étalage, la voie au savoir pour les laïcs semble illuminée à travers les "par_chemins" Chrétiens, les routes de l’histoire ménent toujours à l’évidence du présent, quoique pour le futur, il faille bien cerner l’histoire des religions,

  3. #3 par Mohammed Amine El Ouariti le 7 janvier 2013 - 15 h 21 min

    Merci pour cette analyse d’une rare clairvoyance. Nous avons besoins de débats de ce niveau.

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